Le chữ Nôm et les écritures du Vietnam en cinq minutes
Le chữ Nôm est une écriture historique qui utilisait et adaptait les caractères chinois pour transcrire la langue vietnamienne. Il s’est développé aux côtés du chữ Hán, les caractères employés pour écrire le chinois littéraire, avant que le quốc ngữ, fondé sur l’alphabet latin, ne devienne l’écriture courante du vietnamien. La transition a été progressive : un dictionnaire n’a pas remplacé une culture du jour au lendemain, et le changement d’écriture n’a pas fait disparaître la langue vietnamienne parlée.
Pendant longtemps, les personnes instruites au Vietnam ont rencontré le chinois littéraire dans l’administration, les concours et les études savantes. Le Nôm permettait d’écrire des mots vietnamiens, y compris ceux que les caractères chinois existants ne transcrivaient pas directement. Les auteurs l’employaient pour la poésie, les œuvres religieuses et d’autres textes. L’histoire de ces écritures s’inscrit dans celle, plus vaste, des dynasties vietnamiennes et de la domination française, où institutions politiques, éducation et culture ont évolué ensemble.
Des missionnaires et leurs collaborateurs vietnamiens ont ensuite mis au point des façons de représenter les sons du vietnamien avec des lettres latines. En 1651, Alexandre de Rhodes publie un dictionnaire vietnamien-portugais-latin en s’appuyant sur des travaux antérieurs. Sous la domination coloniale française, l’école, l’administration et les journaux donnent au quốc ngữ une nouvelle portée. Des réformateurs vietnamiens, puis des gouvernements, le promeuvent aussi à leurs propres fins. La fin des concours classiques en 1919 marque une rupture institutionnelle majeure, même si les anciennes écritures ne disparaissent pas pour autant.
Hán et Nôm : langue et écriture
Il faut distinguer une langue des signes qui servent à l’écrire. Le chữ Hán désigne les caractères chinois, historiquement associés au Vietnam au chinois littéraire. Cette langue écrite donnait aux lettrés et aux fonctionnaires accès à un univers partagé de textes classiques, de documents administratifs et de diplomatie. Un lettré vietnamien pouvait prononcer les textes en caractères selon des lectures sino-vietnamiennes, mais un document rédigé en chinois littéraire n’était pas simplement une phrase vietnamienne écrite dans un autre alphabet.
Le chữ Nôm, lui, permettait d’écrire le vietnamien. Ses utilisateurs s’appuyaient sur leur connaissance des caractères chinois et les adaptaient pour représenter les sons et les sens des mots vietnamiens. Certains caractères étaient empruntés ; d’autres combinaient des éléments évoquant un son ou un sens. Le Nôm n’était pas un simple code dans lequel chaque caractère chinois correspondait toujours à un mot vietnamien précis. La lecture d’un texte pouvait demander de connaître son vocabulaire, son contexte et les conventions de son époque.
Ces traditions se recoupaient. Une personne formée au Hán pouvait utiliser ce savoir pour aborder le Nôm, et les auteurs pouvaient écrire dans plusieurs langues. La place du Hán dans l’administration ne signifiait pas non plus que la population parlait chinois à la maison. Le vietnamien restait une langue parlée, alors qu’une tradition écrite prestigieuse utilisait une autre langue.
À l’époque des Trần, le Nôm était devenu un moyen élaboré d’écrire le vietnamien. Son développement éclaire un autre aspect de la dynastie Trần : son histoire est aussi littéraire que militaire. Le Nôm n’a pas immédiatement évincé le chinois littéraire de la cour. Les écritures et les langues qu’elles servaient occupaient des places distinctes, parfois communes.
L’apprentissage du Nôm était exigeant. Il fallait reconnaître de nombreuses formes de caractères et comprendre des conventions susceptibles de varier d’un texte à l’autre. Cette difficulté aide à comprendre l’intérêt de certains réformateurs pour une écriture alphabétique, sans expliquer à elle seule le changement. L’école, le pouvoir politique, l’accès aux livres et les raisons pour lesquelles on apprenait à lire comptaient aussi.
Une langue littéraire : poésie et Conte de Kiều
Le Nôm donnait aux auteurs les moyens de mettre par écrit la parole et l’expression littéraire vietnamiennes. Le poète et homme d’État Nguyễn Trãi l’a employé dans son recueil Quốc âm thi tập, montrant que la langue vernaculaire pouvait porter une poésie réfléchie et accomplie. Cela ne revenait pas à rejeter toute influence chinoise : les écrivains vietnamiens pouvaient puiser dans une formation classique commune tout en façonnant les mots et les rythmes de leur propre langue.
Le Truyện Kiều, ou Conte de Kiều, de Nguyễn Du en offre un exemple particulièrement marquant. Écrit en Nôm, ce long poème suit Kiều à travers le devoir familial, la séparation et la souffrance. Il s’inspire d’un récit chinois en prose, que Nguyễn Du transforme en poème vietnamien. L’œuvre montre que les échanges culturels ne se réduisent pas à choisir entre copier la Chine et posséder une culture indépendante : une histoire empruntée peut prendre une forme singulière grâce à la langue et à la poésie.
Les lecteurs d’aujourd’hui découvrent généralement Kiều en quốc ngữ. Le poème devient ainsi accessible sans connaissance du Nôm, mais le texte ancien en caractères et ses versions conservées restent l’objet d’études spécialisées. Transcrire une œuvre ancienne suppose de faire des choix entre caractères, prononciations historiques et variantes de lecture. Préserver les témoins originaux permet aux lecteurs futurs d’examiner ces choix.
La page d’une ancienne édition imprimée présentée dans les fiches est donc plus qu’une image de caractères peu familiers. Elle témoigne de la circulation d’une œuvre majeure du Vietnam dans une écriture que beaucoup de lecteurs actuels ne savent pas lire sans aide. Les mots peuvent survivre dans une transcription moderne, tandis que la page originale renseigne aussi sur l’histoire de l’imprimerie et de l’interprétation.
Les missionnaires et la naissance du quốc ngữ
L’écriture fondée sur l’alphabet latin est née des rencontres entre missionnaires européens et locuteurs vietnamiens. Les missionnaires devaient apprendre la langue pour communiquer et enseigner le christianisme ; des maîtres et des convertis vietnamiens leur apportaient des connaissances qu’ils n’auraient pu acquérir seuls. Le missionnaire portugais Francisco de Pina a appris le vietnamien avec l’aide de personnes du pays, puis l’a enseigné à d’autres missionnaires, dont Alexandre de Rhodes.
Le dictionnaire de Rhodes paraît à Rome en 1651. Ses entrées vietnamiennes sont accompagnées du portugais et du latin, et l’ouvrage contient des informations sur la langue. Il constitue un jalon parce qu’il conserve une première description imprimée d’un système d’écriture du vietnamien en lettres latines. Il ne faut pas y voir l’invention, par une seule personne, d’un alphabet moderne déjà achevé. D’autres missionnaires avaient travaillé à la transcription, les collaborateurs vietnamiens étaient indispensables et l’orthographe a continué d’évoluer.
Le quốc ngữ utilise des lettres latines accompagnées de signes qui distinguent les voyelles et les tons. Ces signes font partie de l’écriture : ils ne sont pas décoratifs. Des mots vietnamiens qui se ressemblent lorsqu’on les retire peuvent différer par leur prononciation et leur sens. Une écriture alphabétique ne supprime donc pas la nécessité d’apprendre des conventions ; elle organise autrement le rapport entre les signes écrits et la langue parlée que le Nôm fondé sur les caractères.
Les missionnaires n’ont pas tous abandonné le Nôm. Certaines œuvres chrétiennes y étaient rédigées, et la présence du vietnamien romanisé dans un dictionnaire n’en a pas fait l’écriture habituelle de toute la population. Son usage est longtemps resté associé à des communautés et à des besoins particuliers. Des institutions ultérieures lui donneraient une place publique bien plus large.

La carte ci-dessus offre une vue plus tardive de la région où travaillaient les missionnaires ; elle ne représente pas la situation politique précise de 1651. Ses noms rappellent que les descriptions européennes et la géographie politique vietnamienne ne désignaient pas toujours les lieux de la même façon. Les noms d’une carte historique font eux-mêmes partie de l’histoire des contacts.

Garder à l’esprit la date de la carte évite un raccourci trompeur. Les régions du nord et du sud aident à situer géographiquement le monde des missionnaires, mais l’image reconstitue une année plus tardive. Il ne faut pas supposer que les frontières politiques et les pratiques d’écriture sont restées inchangées pendant l’intervalle.
Domination coloniale, journaux et fin des concours
La conquête française et l’administration coloniale ont modifié les institutions qui soutenaient les pratiques d’écriture. Dans le sud, les autorités coloniales ont instauré de nouvelles formes d’enseignement et d’administration. Le quốc ngữ pouvait répondre à leurs besoins pratiques, tandis que le français occupait une place importante dans l’enseignement et le pouvoir coloniaux. Cette évolution ne fut pas le simple remplacement du chinois par une écriture librement choisie dans des conditions égalitaires : elle s’est déroulée sous domination coloniale.
Dans le même temps, les Vietnamiens se sont approprié cette écriture. Imprimeurs, journalistes, enseignants et réformateurs l’utilisaient pour diffuser des nouvelles, de la littérature et des arguments auprès de lecteurs qui n’avaient pas forcément reçu une éducation classique. Fondé en 1865, Gia Định báo est un exemple précoce de journal en quốc ngữ. Son existence ne signifie pas que tout le monde pouvait le lire, mais elle montre l’entrée de cette écriture dans le monde public de l’imprimé, au-delà de l’enseignement missionnaire.
Les autorités coloniales et les réformateurs vietnamiens ne poursuivaient pas nécessairement les mêmes objectifs. Une écriture utile aux administrateurs pouvait aussi aider des auteurs vietnamiens à débattre des réformes, à diffuser des idées politiques et à critiquer la domination étrangère. Les instruments du gouvernement et ceux de la résistance pouvaient se recouper, même lorsque leurs utilisateurs s’opposaient fortement sur l’avenir.

La carte montre pourquoi il serait trompeur de fixer une date unique pour la transition dans tout le pays. La domination française s’est installée à des moments différents et selon des modalités différentes au sud, au centre et au nord. Les institutions n’ont pas changé partout en même temps, et les habitants pouvaient poursuivre des pratiques anciennes après l’apparition d’une nouvelle école ou d’un nouveau système administratif.
En 1919, le dernier concours de cour de tradition classique se tient à Huế. Sa disparition retire une raison majeure de consacrer des années à l’étude du chinois littéraire : accéder à une carrière officielle par les concours. Cette date est un repère utile, mais elle ne correspond ni à une interdiction générale de tous les caractères chinois ni à la disparition de la littérature en Nôm. Familles, lettrés, communautés religieuses et spécialistes pouvaient encore conserver et utiliser des textes anciens.
La dynastie Nguyễn a ainsi connu à la fois le maintien du prestige des études classiques et le démantèlement des institutions qui les soutenaient. Les relations entre la cour, l’État colonial et les lecteurs vietnamiens en disent plus qu’un récit où une écriture en aurait soudain vaincu une autre.
L’indépendance, le nom Việt Nam et l’héritage
Après la déclaration d’indépendance de 1945, le nouveau gouvernement fait de l’alphabétisation dans la langue nationale une tâche publique urgente. Les campagnes d’apprentissage de la lecture et de l’écriture donnent au quốc ngữ un nouveau rôle institutionnel. Son essor ne peut être attribué au seul État colonial : enseignants, élèves, écrivains et mouvements politiques vietnamiens ont contribué à façonner cette écriture et ses usages.
Le nom Việt Nam relie lui aussi l’histoire du pays aux caractères. Il peut s’écrire 越南 : Việt correspond à 越 et Nam à 南, qui signifie « sud ». En 1804, la dynastie Nguyễn adopte Việt Nam comme nom d’État après des négociations avec la cour des Qing. L’histoire du nom est distincte de la diffusion ultérieure de l’écriture latine : changer la manière d’écrire un nom ne change pas, en soi, le peuple ou la langue qu’il désigne.
Le quốc ngữ est aujourd’hui la forme écrite courante du vietnamien, mais le Hán et le Nôm font toujours partie du patrimoine historique. Inscriptions, archives, textes religieux et littérature conservent des voix auxquelles la seule lecture du vietnamien moderne ne donne pas toujours accès. Des spécialistes étudient ces documents, tandis que la numérisation et la transcription peuvent les rendre accessibles à un public plus large.
La transition révèle aussi une contrepartie. Une écriture largement accessible peut aider les lecteurs à partager des idées nouvelles, mais un changement dans l’enseignement peut rendre les documents anciens plus difficiles à lire directement pour les générations suivantes. Considérer le Nôm comme simplement dépassé revient à manquer son apport littéraire ; voir le quốc ngữ comme uniquement étranger revient à oublier le travail des Vietnamiens qui en ont fait un moyen d’expression national.
À retenir pour les examens et pour aller plus loin
Pour répondre à une question d’histoire mondiale, distinguez le rôle de chaque terme : le Hán est associé aux caractères chinois et au chinois littéraire ; le Nôm emploie des formes fondées sur les caractères pour écrire le vietnamien ; le quốc ngữ écrit le vietnamien avec des lettres latines et des signes supplémentaires. Reliez le Nôm au développement de l’écriture vernaculaire sous les Trần, puis la diffusion du quốc ngữ aux missionnaires, aux institutions coloniales et aux réformateurs vietnamiens.
Replacez 1651 et 1919 dans leur contexte. La première date est celle de la publication du dictionnaire de Rhodes, non celle d’une invention instantanée ou d’une adoption nationale de l’écriture moderne. La seconde marque la fin de la tradition des concours de cour, non l’interdiction de tout usage des caractères. Une réponse solide explique les institutions et les choix humains autant qu’elle nomme les écritures.
Lisez l’histoire du Vietnam pour situer ces changements dans une histoire politique plus longue, la dynastie Trần pour le contexte médiéval et la dynastie Nguyễn pour la cour et l’époque coloniale durant lesquelles l’ancien système des concours a pris fin.